L’Uomo Comune

Posted: 14 décembre 2011 in Poesie in Italiano

Io sono come il vento,

Che soffia, forte,

e tutto spazza via.

Sono la tempesta

Cupa e scura,

Che solo a vederla, fa paura.

Sono un uragano, un ciclone

Forte e vigoroso,

A cui niente si oppone.

Sono il tornado

A cui niente resiste,

Sono un clown con la faccia triste.

Sono quello che non avrei voluto

Forse neanche quello che avrei potuto

Ho spazzato via i miei pensieri,

Sono sceso a patti con I miei desideri.

Ho smesso di sognare

E mi son rotto la schiena a lavorare:

Ho smesso di cercare un futuro,

Stanco di sbattere sempre contro un muro.

Il mio vigore pero’ non si è placato,

Neanche il passare del tempo

Lo ha ingannato :

Aveva creduto di potermi annientare

Ma non c’è stato niente da fare.

Certo, il vento si è calmato

La furia degli elementi è più un’arrabbiatura,

Il rimmel del clown è un po’ colato,

La violenza, si è trasformata in una faccia scura…

Sarà forse perchè sono maturato ?

In ogni caso, io son contento,

di quel che ho fatto non mi pento

non ce n’è ragione

la vita dopo tutto, è solo un’illusione.

 

 

 

 

Vita

Posted: 27 octobre 2010 in Poesie in Italiano

E’ un’agonia,
una sofferenza
ho nostalgia
della tua presenza.

La lontananza
E’ una malattia,
la tua assenza,
pura follia.

Uno sguardo,
un sorriso,
un ricordo,
il tuo viso.

L’attesa infinita
mi consuma e mi sfinisce,
questa assurda vita,
mi annienta e mi intristisce.

Bramo la conoscenza
della verità,
che la mia speranza,
sia la realtà.

E’ un attimo fuggente,
un breve istante,
perduto fra la gente,
pericoloso e stimolante.

E’ una strada tortuosa,
un percorso accidentato,
una via pericolosa,
un dominio mai esplorato.

La luce è là, in fondo alla galleria,
sembra lontana, ma ci voglio andare…
sarà incoscienza, sarà pazzia
ma non posso vivere senza sognare.

Pour Toujours

Posted: 15 octobre 2010 in Poèmes

Toujours
En quête de la vie
Et de ses mystères
De réponses aux énigmes
Qui,
Toutes les nuits,
Tordent mes viscères. 

La douleur,
Si forte parfois,
Que toute pensée efface
Et qui soudainement part
Sans laisser de traces,

Rappelle à mon esprit
Tous les tracas
Qui hantent mon quotidien,
Banal et solitaire
Et qui toute écrase
Pas à pas
Sur la route du calvaire. 

Et si les temps,
Ami et adversaire,
Veut bien m’aider
Dans ma démarche, hardie et téméraire
Toutes mes plaies
J’arriverai à soigner
Tous mes malheurs
Je pourrais, un jour, effacer. 

Toutes les nuits
Mes cauchemars réapparaissent
Et dans mon lit,
Quand mes défenses baissent,
La force de l’espoir me fait tenir
La volonté d’y arriver,
M’empêche de fléchir. 

C’est un long chemin que j’ai entrepris
C’est mon histoire, qui est ainsi,
Faite de combats et de batailles pour ma survie. 

De désespoir et de joie
De périodes heureuses
 Et de moments au plus bas,
C’est tout moi
Que je vous conte ici.

Un dur combat enfin gagné
D’un très lourd joug je me suis délivré.
Une quête nouvelle
S’annonce à moi
De plaisirs simples
Et de nouveaux désirs,
Un nouveau départ
Pour me construire
Sans plus faux pas,
Un autre avenir.

Bella Gioventù

Posted: 12 octobre 2010 in Poesie in Italiano

Bella gioventù, ch’é finita,

Ieri eri qui e ora sei fuggita

non ti ho conosciuto come avrei voluto,

non ti ho vissuto come avrei dovuto

sembrava che fosse una storia infinita,

Adesso sembra quasi, la storia di un’altra vita.

Bella gioventù, spensierata e incosciente,

Croce e delizia di tutta quella gente

Che come me per vivere di più correva a mille all’ora

Che non dormiva mai e ballava fino all’aurora

Non ci si fermava mai e si rideva sempre

di quel che dicevano gli altri non ci fregava niente.

Poi un giorno ci si  guarda allo specchio e si vedono altre persone

Ti sembra di conoscerle, ma è solo un’illusione

Hanno occhi e facce che hai già incontrato

Ma il loro sguardo non è più quello di  un tempo passato

Ti sei fermato un attimo per respirare

Ed il treno che volevi prendrere lo hai solo visto passare.

Bella gioventù che sei partita

Come mercurio, mi sei scivolata via fra le dita

Non ho rimpianti o rimproveri da fare

Salvo forse aver corso tanto senza mai arrivare

Il mio avvenire  è da molto tempo che te lo sei portato via

Con le speranze ed i sogni della vita mia.

Gli occhi dolci d’una giovane fanciulla

Disincantati e perduti nel nulla

Tale è l’immagine che di te mi resta in mente,

Una sola immagine in mezzo a tanta gente

Un’immagine allegra e triste del tempo passato che non tornerà

Di quel che è stato e che mai più sarà

Marito e padre di famiglia oggi, in età matura,

Faccio il bilancio di questa bella avventura

Con una punta di malinconia

Rivedo passare tutta la vita mia

Rivedo attimi, foto ingiallite ma sempre vive

Di un uomo che ha sempre vissuto tra le righe.

Sensibile e incoerente,

Sognatore, eccentrico e irriverente,

Tutti i difetti della terra sono miei

Ma se fosse possibile, ancora di più ne vorrei

Molto, molto, molto di più avrei potuto fare,

E sopratutto, non avrei mai dovuto mollare.

Ho creduto e pensato poter far tutto

Per questo ho dato la vita e mi ritrovo distrutto

Per questa vita non sono mai stato pronto

Ed adesso lei, perfida, mi presenta il conto

In ogni caso non val la pena lasciarsi andare,

Aver vissuto, è già un buon modo di non farsi dimenticare.

Stella Cadente

Posted: 5 octobre 2010 in Poesie in Italiano

Stella Cadente,
iridiscente
arriva all’improvviso
per strapparti un sorriso
poi scompare com’è venuta
come una bella sconosciuta.

Stella Cadente,
gioia di un istante
attimo fuggente nella vita della gente
sono felice di averti conosciuta
ma triste di averti già perduta.

Un lampo nella notte, e poi più niente,
solo il ricordo, eterno, nella mia mente.

Stella Cadente,
come il respiro di un bambino nell’uragano
volevo tenerti con me, ma eri già lontano
volevo stringerti forte nelle mie braccia
ma sei fuggita senza lasciare traccia

Stella Cadente
nonostante cio’ sono un uomo fortunato
un uomo che potrà dire di averti incontrato
che scrutando il cielo nelle notti stellate
ricercherà sensazioni mai dimenticate
nel ricordo di un momento struggente
di un rapido incontro con una stella cadente.

Je me souviens

Posted: 8 septembre 2010 in Nouvelles

La grande, immense fontaine ronde au milieu du jardin qui occupait le terreplein  face à l’entrée de la gare centrale était encore là, immuable. Ses rebords s’étaient un peu craquelés, mais rien de plus : des enfants poussaient des petits bateaux vers le  milieu, et avec leurs rires contagieux égayaient ce jardin défraîchi et un peu triste où l’herbe n’était plus qu’un vague souvenir, remplacée par un gravier grisâtre et poussiéreux.

Les arbres, des tilleuls je crois, très grands et élancés, s’érigeaient tout autour du bassin et délimitaient les contours  du terreplein.

Avec leurs longues branches tournées vers le ciel et dont les nouvelles feuilles n’étaient pas encore réapparues, alors que les anciennes étaient éparpillées un peu partout aux alentours, sur le fond gris de ce ciel hivernal, on aurait dit des spectres qui s’envolaient en criant pour essayer d’effrayer les rares passants.

Tout autour du terreplein des places de parking et juste derrière, avant d’accéder à la gare, un arrêt de bus avec des gens qui attendaient le prochain pour pouvoir rentrer chez eux.

La différence plus flagrante avec mon temps était peut-être là.

Quand je venais dans ce même jardin jouer avec mon grand-père, pour pousser à mon tour mes bateaux sur l’eau, ou bien pour taper dans un ballon souvent trop grand pour moi, les gens qui étaient là, comme figés, en attendant que leur bus arrive, étaient souvent des ouvriers, des voyageurs de passage, ou des marchands qui venaient pour acheter les belles étoffes que les ateliers de la ville produisent depuis des siècles.

En réalité  je ne connaissais absolument pas les raisons qui menaient toutes ces personnes dans une ville sommes toutes pas spécialement attrayante comme Prato, mais j’aimais bien m’inventer des histoires sur tous ces gens que pour des raisons probablement totalement différentes attendaient immobiles comme des statuettes que les bus digne de passer et de les charger pour les mener vers leur destin.

Leurs têtes, leurs habits, étaient passe-partout, très communs, quelconque.

Je les voyais une fois et, le temps d’imaginer leur histoire, ils disparaissaient à jamais dans un bus qui les éloignait aussitôt de ma vue et de mon esprit.

Des gens de passage, dans la ville et dans ma vie, au moins pendant le court instant que je passais à les regarder et à imaginer leurs vies ponctuées sans cesse d’aventures incroyables.

Maintenant l’arrêt avait été un peu déplacé, à mi-chemin entre la gare et le terreplein, et un îlot avait été construit pour protéger les gens des voitures qui passaient.

Les gens n’étaient pas les mêmes : leurs vêtements étaient, en tout cas à mes yeux, beaucoup moins élégants, voir très simples et modestes.

Ils n’avaient plus des beaux bagages mais des grands sacs en plastique noire, pleins de faux sacs et des fausses montres de grandes marques qu’ils allaient vendre aux touristes désargentés sur les trottoirs du centre de Florence. Ils n’étaient plus habillés et élégants, mais plutôt couverts par des survêts de piètre qualité, ou bien des jeans déchirés et sales. Ils ne parlent plus le chantant dialecte de la région, mais plutôt un italien très sommaire et incertain, mêlé par ci et par là de mots d’anglais ou de français.

Ils sont sénégalais, camerounais, ivoiriens, ou bien chinois, beaucoup de chinois.

C’était peut-être ça la différence la plus saisissante qui m’avait tout de suite sauté aux yeux : ma ville où voir un étranger était de mon temps un événement dont les gens parlaient pendant des semaines, vingt ans après à l’heure de la mondialisation était un carrefour de gens de toutes les races et de toutes les origines.

Cela ne me dérangeait pas, c’était juste différent : ce n’était plus tout à fait ma ville, la ville où j’étais né et j’avais grandis, sans pour autant ne pas en être tout à fait une autre…

Avant sur les bancs du jardin les petits vieux refaisaient le monde en fumant un cigare toscan, gros et qui sentait très mauvais, tellement fort que quand, adulte, j’avais voulu essayer d’en fumer un, ça m’avait donné des coïtes jusqu’à presque me faire vomir.

Maintenant des jeunes blacks en ont pris la place…finalement après presque vingt ans passés en France cela était plus normal que le contraire, ça me faisait penser à certain quartiers de Paris, ou bien à des reportages qu’on voyait parfois à la télévision sur la vie dans les cités des banlieues…

Les enfants avaient pris un ballon et avaient improvisé un match de foot, en criant, en riant et en se chamaillant de temps en temps.

Je le regardais et ne pouvais pas m’empêcher de revoir les images de presque quarante ans plus tôt quand c’était moi qui, avec la même insouciance, courais derrière un ballon en criant, en riant, en me chamaillant avec mes copains de temps en temps.

J’avais l’impression de flotter dans le temps entre deux époques : je me revoyais enfant et cela me paraissait tellement loin que j’éprouvais la sensation d’être en train de voir un film ou d’écouter le conte de la vie d’une autre personne.

Un peu comme dans certains vieux films, les images défilaient dans ma tête très rapidement et même si elles avaient un peu jaunis à cause du temps, certains odeurs, des bruits,  des atmosphères ou des petites choses sans importances,  imperceptibles pour la plupart des gens, faisaient revenir à mon esprit des moments et des souvenirs que je croyais désormais ensevelis dans les abimes de ma mémoire.

Les enfants ne paraissaient pas tenir compte de tous ces changements, et ça n’aurait pas pu en être autrement étant donné qu’à l’époque pas seulement ils n’étaient pas nés, mais mon imagination n’avait pas encore enfanté d’une image de moi en mari et père de famille.

Louise commençait à s’impatienter : elle était resté à coté des nos bagages et de la poussette avec notre petit dernier pendant que j’allais chercher la voiture de location et s’inquiétait de me voir un peu perdu dans mes pensée alors que les enfants jouaient à proximité de la rue.

Ses hurlements à mon attention pour que j’accélère un peu m’avaient sortis brusquement de mes pensées pour me faire revenir à la réalité.

Ce n’était pas la première fois que nous venions ici pour rendre visite à ma famille, mais c’était en revanche probablement la toute première fois que des images de mon enfance me revenaient à l’esprit en voyant mes enfants faire les mêmes choses que moi au même endroit et à un âge proche de la mienne au moment des faits.

Cette étrange sensation du temps qui est passé et qui ne reviendra pas était très claire à mes yeux suite à cet instant que je venais de vivre en sortant de la gare de Prato ce matin d’hiver. Cela avait un goût particulier, comme les sucres d’orge que mon arrière grand-mère achetait pour m’en donner lors de mes visites.

Ces images, ces instants, avaient été comme un flash qui m’avait fait basculer dans l’âge adulte : ce n’était plus moi qui courait et jouais dans les jardins de mon enfance, mais mes propres enfants…très longtemps après !

Une sereine mélancolie et une sensation d’apaisement avaient pris place en moi et j’avais le drôle de sentiment d’arriver à Prato pour la toute première fois de ma vie, d’être en train de découvrir une ville qui m’était totalement inconnue et qui pour je ne sais pas quelle mystérieuse raison, m’intriguait.

Ma mère, comme d’habitude, était affairée depuis le petit matin à rendre la maison « présentable » : à 10 heure du matin elle avait dû faire la poussière au moins 3 fois, et elle était en train de passer l’aspirateur en boucle dans le salon, les chambres, l’entrée…rien ne lui échappe, jamais !

Elle était toujours contente de nous recevoir, surtout de voir ses petits enfants que les distances qui nous séparaient ne lui permettaient pas de voir aussi souvent qu’elle l’aurait souhaité.

Elle était toujours dans un drôle d’excitation, heureuse de nous retrouver et de pouvoir partager quelques jours avec les enfants.

Désormais c’est eux qui comptaient les plus pour elle : son fils, c’est-à-dire moi, était toujours important, bien sûr, mais je n’étais plus son « petit », j’étais devenu adulte et parent à mon tour, et donc elle reportait sur eux toute la tendresse et l’attention qu’elle aurait voulu encore pouvoir me témoigner si ce n’était plus une chose de mon âge…quoi que, à ses yeux j’étais certainement encore un peu son bébé…

La sonnette retentit 3 fois, comme un signal, et à l’instant même où elle l’entendit, elle sut que nous étions là et son visage s’éclaira d’un large sourire.

Ma femme dit toujours que quand j’arrive chez ma mère j’ai une attitude régressive, que je redeviens enfant, que je suis différent de celui avec qui elle fait sa vie depuis tant d’années.

Je pense que ça doit être pareil pour tout les hommes : finalement le cordon qui nous lie pour la vie à elle à la naissance ne se brise jamais totalement et nous restons quelque part toujours en quête de son approbation et  de son attention, même si de façon inconsciente.

Les enfants sortirent les premiers de l’ascenseur et se jetèrent avec entrain dans les bras de leur grand-mère dans un éclat des rires et des cris de joie.

Ma mère, même si avec beaucoup moins d’énergie, était pas moins excité et contente de les voir et les serra tous ensemble dans ses bras.

J’assistais à cette scène en esquissant un sourire d’approbation, et en posant les valises dans l’entrée je regardais ma mère qui gâtait les enfants avec de la schiacciata, sorte de fougasse salée avec de l’huile d’olive typique de chez moi que les petits adoraient.

Le ciel semblait s’ouvrir un peu après la grisaille du petit matin et un timide rayon de soleil s’était fait une petite place entre les épais nuages.

Ainsi je pris la décision de sortir faire deux pas en centre ville.

Cette sortie, pourtant banale, était un peu un rite pour moi : j’avais toujours fait ça, même quand j’habitais encore en Italie, et je continuais à le faire, de façon immuable, à chaque fois que je revenais sur les lieux de ma jeunesse. Sur le chemin je m’arrêtais saluer les commerçants qui me connaissaient depuis mon enfance, le barbier qui me coupait les cheveux quand j’étais enfant et qu’encore exerçait son métier dans la même boutique depuis 40 ans, ou bien j’allais faire un saut chez le disquaire chez qui adolescent j’aller acheter les vinyles de Michael Jackson ou de Zucchero, U2 et des autres chanteurs que j’aimais.

C’était quelque chose de totalement régressif, j’en étais parfaitement conscient, et en cela indirectement je donnais raison à ma femme, mais c’était plus fort que moi, je ne pouvais pas faire autrement.

C’était pour moi une manière de revenir aux sources, de retrouver les traces d’une vie que j’avais quittée sans que rien ne m’y prépare vraiment, sans que je l’aie vraiment choisi non plus.

Je m’étais retrouvé comme dans un engrainage.

J’étais parti juste quelque mois, pour améliorer mon français et puis revenir chez moi et trouver un travail sur place, parmi les miens, près de mes amis d’enfance, dans les lieux qui m’avaient vu naître et grandir et qui m’avaient forgé tel que j’étais, qui avaient fait de moi l’homme que j’étais devenu.

Tout semblait si simple, planifié, tracé, mais la vie, à mon insu et sans me demander mon avis  en avait décidé autrement.

Le jour où je partais j’allais connaître d’autres gens, d’autres lieux, rentrer dans une autre dimension personnelle qui m’était étrangère auparavant mais qui aurait changé mon approche à la vie, mes aspirations, mes envies et, surtout, mon avenir.

Bien évidemment j’étais loin d’imaginer qu’une telle révolution aurait pu se produire, et pourtant j’allais y tomber dedans des deux pieds sans m’en rendre vraiment compte, tout doucement : le temps allait faire le reste.

Après quelque mois d’aventure et d’enthousiasme, d’euphorie même, tout allait se bousculer de manière inattendue et très, très rapidement.

Le coté professionnel allait prendre le devant, et des parisiennes jeunes et jolies allaient bien m’aider aussi à ne plus prendre en compte l’hypothèse de repartir sitôt.

Paris est une ville envoutante et électrisante pour un jeune homme venu d’une petite ville de la province italienne, et elle sait quoi faire pour le convaincre de changer d’avis et de passer encore un peu de temps avec elle.

Ce ne sont pas les gens qui décident de venir à Paris pour y vivre : une fois que tu es là, c’est elle qui choisi et qui décide si elle veut te garder et t’accueillir ou pas.

Il y a des gens qui, envoutés, ensorcelés même, décident d’y rester envers et contre tout : ces gens-là seront condamnés à tout jamais et ils ne pourront plus la quitter.

Paris est une mère nourricière et en même temps une maîtresse qui mène le jeu et ne laisse jamais la main aux autres.

Je n’avais donc pas eu le choix non plus, elle avait usé de toutes ses lumières et des tous ses attraits pour ébahir un jeune homme comme moi, un peu naïf et en quête de sa vie et de soi-même. Elle avait su user de tous ses charmes pour éclipser d’un coup de balai mon passé et mes attaches.

Elle y met souvent des moyens conséquents pour atteindre ses fins : en ce qui me concerne elle a utilisé avec moi son arme ultime et j’ai capitulé sans pouvoir ne lui opposer aucune résistance.

Au moment où je me croyais enfin résolu à partir, à m’arracher enfin à son étreinte, un soir comme tant d’autres, à une soirée chez des amis, j’ai dansé un long moment avec une jolie fille aux yeux couleur du ciel et au sourire doux et craquant.

Un baiser, puis en autre, et puis nous avons échangé nos numéros de téléphone, et nous nous sommes revu, nous nous sommes plus… quelque mois plus tard, pour cette même fille j’allais renoncer, à mes projets de départ et me liais à elle de façon indissoluble.

Trois ans après, presque jour pour jour, elle donnait naissance à mon premier enfant, et encore un an après elle devenait ma femme…

Paris devenait donc mon nouveau monde, mon univers, mon tout, maintenant et pour un long moment.  Tout peut toujours basculer pour un rien, évidemment, mais les conditions pour que cela ait une probabilité de pouvoir changer un jour étaient désormais très loin de pouvoir être remplies.

Cela avait changé profondément ma vie, et m’avait aussi inexorablement éloigné de mes racines, de ma ville, de mes amis d’enfance, de mes repères.

Je n’avais plus, ou en tout cas plus aussi souvent que je l’aurais souhaité, la possibilité de faire ma ballade et aller rendre visite à mon barbier, mon disquaire, mon café…

Ma vie était ainsi très différente de celle que j’avais imaginé, et même si évidemment je ne regrettais pas du tout les choix que j’avais faits, quelque part en moi restait toujours le chagrin de ne pas avoir fait la vie qu’avaient fait la plupart de mes amis d’enfance, qui étaient restés au pays et avaient suivi un chemin souvent tout tracé dans les sillon de leurs parents.

Pour toutes ces raisons, et pour bien d’autres, une ballade dans le centre prenait à chaque fois pour moi une saveur différente, intense, unique : c’était en quelque sorte un vrai retour en enfance, aux jours de ma jeunesse passée ici.

Il s’agissait toujours de bons souvenirs, des moments de gaieté de liberté, d’un âge à laquelle nous pouvons encore nous permettre de faire des erreurs et de tout effacer et repartir à zéro.

C’est pourquoi dès que je pouvais, j’essayais de m’échapper, de partir faire ma petite plongée dans mon passé, et que ce matin aussi, dès que le ciel avait commencé à se dégager un peu, j’avais tout de suite sauté sur l’occasion pour partir seul.

Passer l’arc de l’ancienne porte de la via Frascati qui mène tout droit au château de l’Imperatore voulu par l’empereur Fréderic II était comme franchir une frontière : on rentrait dans le centre historique de la ville et on parcourait une rue dans laquelle j’avais du passer un million de fois, dont je connaissais toutes les pierres et tous les habitants ou presque, et dont j’aurais pu raconter l’histoire et la vie d’une journée ordinaire les yeux fermés sans craintes de beaucoup me tromper…

Aldo mon coiffeur de 30 ans était d’ailleurs toujours là, devant la porte de sa boutique en train de refaire le monde avec ses collègues et des clients de passage : comme il me vit il vint vers moi avec son grand sourire habituel pour me demander comment j’allais, comment allait ma mère, ma sœur…

C’est un coté un peu paysan, mais agréable tout de même qui m’avait souvent fait sourire : il est vrai que c’est une forme de politesse sommes toutes assez banale de prendre des nouvelles des gens qu’on rencontre et de sa famille, mais dans le cas précis cela était tout de même singulier étant donné que ma mère habitait à 200 mètres de là et devait passer devant sa boutique au moins 2 fois par jour, tous les jours de la semaine…

J’arrivais au bout de la rue et passais devant mon ancien lycée, la bibliothèque où j’allais souvent potasser mes cours et un peu plus loin, sur le trottoir d’en face, l’école maternelle où j’avais fait les premiers pas dans la vie sociale.

Tous ces murs auraient pu en raconter des histoires sur mon enfance, mon adolescence ensuite, mes premiers émois amoureux, mes premières déceptions…

J’étais toujours un peu nostalgique et un brin mélancolique en passant par là : je me disais que mes enfants n’auraient jamais fréquentés les mêmes écoles que moi, n’auraient jamais potassé leurs cours dans la même bibliothèque et que leurs premiers amours auraient vu le jour très probablement très loin d’ici.

J’en étais conscient et je savais que difficilement tout cela  aurait pu changer.

Je savais que mes enfants vivaient dans des conditions très privilégiés, même s’ils n’avaient pas la chance que j’avais eu, moi, de fréquenter des écoles et des gens aussi géniaux, et que le fait de ne pas vivre les mêmes chose que j’avais vécu ne les auraient pas traumatisés outre mesure. J’en était un peu triste et je trouvais ça dommage, du gâchis, mais le temps passe et ne revient jamais, et ce qui avait été formidable pour moi ne l’aurait probablement pas été autant pour eux.

Dans la tête d’un homme qui vit loin de ses racines les plus profondes, même s’il a fait un choix, même s’il a été kidnappé et happé par une ville tentaculaire et extraordinaire comme Paris, cela laisse un trace, un témoignage de son passé et de ses origines.

Ce genre de raisonnement est en réalité d’un mélange de sentiments de d’émotions difficilement maîtrisable.

Plongé dans ces pensées philosophiques j’arrivais sans même pas m’en rendre compte, sur la place face au château de l’Imperatore.

Il s’agissait en réalité d’une ancienne forteresse militaire qu’un moment avait été totalement délaissé et oubliée, à tel point que sur le flanc donnant sur le parvis de la basilique de santa Maria delle carceri (sainte Louise des prisons, nom provenant probablement de l’ancien usage de ladite forteresse), dans le passé avaient été bâties des maisons qui jouxtaient le mur : ensuite les beaux arts s’étaient rendue compte de l’importance historique de cette bâtisse et en avaient décidé la réhabilitation et ordonné la destruction de ces modestes constructions qui enlaidissaient la façade principale de la forteresse juste à coté du grand escalier qui amenait à l’entrée principale.

L’intérêt principal de cette imposante forteresse résidait surtout sur le fait qu’elle était restée encore pratiquement intègre à travers les siècles malgré les guerres et les événements qui avaient marqué l’histoire de la ville.

 Pendant mon adolescence, l’été, après la fin des cours, la mairie organisait un festival de cinéma en plein air en montant un énorme écran dans la cour d’honneur à l’intérieur du château et j’ai encore souvenir de nombreuses fois où, avec mes amis, nous allions passer à la fraîche nos soirées en regardant un film dont l’intérêt principal pour nous était de nous faire passer une soirée en compagnie de nos amoureuses à une époque où les autorisations pour des sorties nocturnes étaient encore exceptionnelles.

La place, si on faisait abstraction du parking en face de l’entrée du château qui était un peu comme un cheveu sur la soupe dans un contexte par ailleurs assez joli et pittoresque, avait un certain  charme : sur la droite la forteresse, en face l’entrée de la basilique, une des plus belles églises de la région à mon goût, et sur la gauche, en peu plus en contrebas, l’arrière de l’église et du cloître de San François d’Assise, avec son petit jardin d’oliviers.

La basilique de Santa Maria delle Carceri était vraiment une œuvre considérable d’un point de vue historique et architectural, avec ses faïences des frères Della Robbia et les nombreux autres témoignages du passage d’artistes majeurs de la Renaissance italienne.

Elle avait aussi à mes yeux une beauté très personnelle et toute particulière car c’était là que quelques années plus tôt, ma femme et moi nous avions couronné notre rêve d’amour devant l’Eternel.

J’ai encore un souvenir ému et très clair de la cérémonie, comme si j’étais en train de la revivre.

Ce fut un moment important et dense de symboliques diverses pour moi, au-delà même de celle qui était  la raison même pour laquelle nous étions là, qui était bien évidemment l’engagement suprême devant Dieu et devant le monde d’aimer et de chérir ma femme jusqu’à la fin de nos vies.

Dans cette basilique en forme de croix comme à vouloir souligner encore plus sa sacralité, pour moi il y avait aussi un ensemble de situations plus païennes et personnelles qui ne manquèrent pas de m’émouvoir au plus haut point. Cette cérémonie fut pour moi comme un pont entre mon passé et mon présent et une nouvelle base pour mon avenir : pour la première fois mon passé, mes racines, mes origines, mes amis les plus chers, ceux avec qui j’avais partagé tous les moments les plus importants de la construction de ma vie d’homme, étaient là pour m’entourer et me soutenir dans un moment si important.

En même temps, mon présent, ma famille française d’accueil, mes nouveaux amis, mes amis d’adulte, pour la plupart issus de mes relations professionnelles ou de l’entourage de ma femme, étaient là aussi, comme si en quelque sorte ils me donnaient leur bénédiction à m’intégrer à leur monde, à leurs vies, à leur pays et à leurs usages.

Je devenais, au moment même où je disais « oui » devant le prêtre, à la fois le mari de la femme que j’aimais – et que j’aime encore aujourd’hui plus que jamais – et au même moment j’étais consacré aussi en tant que apatride.

Désormais je n’étais plus, et pour toujours,  le « parisien » ou le « français » pour mes amis d’enfance, et «l’italien » pour mes amis français et ma famille d’adoption, pour ainsi dire.

A partir de ce moment avait commencé pour moi une nouvelle vie, ou bien plutôt j’avais moi commencé à voir la vie de manière différente.

La situation de précarité, la sensation de vivre toujours quelque chose de provisoire, de passager, laissait la place à un sentiment plus défini et en quelque sorte, de définitif.

On ne pouvait pas me priver de mon être italien et de mon italianité, que je revendique encore aujourd’hui et que plus que jamais court dans mes veines, mais j’avais enfin aussi un volet français de ma vie qui s’était mis enfin en place et défini de manière concrète.

J’avais déjà vécu le plus clair de ma carrière professionnelle en France, en me mariant avec Louise j’avais enfin accepté aussi de mettre racines de façon définitive et profonde dans ce pays qui m’avait adopté, parfois avec des difficultés, surtout à cause d’un caractère un peu haut en couleurs pour la norme française, mais qui m’avait accueilli et donné les plus belles opportunités professionnelles que j’avais eues jusqu’à là.

Maintenant ce n’était plus seulement un choix de travail, de nécessité : c’était aussi un choix personnel et de vie, et même si parfois cela me pesait de l’admettre, j’en étais enfin content et de ce fait, apaisé et serein.

Il était presque l’heure du déjeuner, et ma femme devait probablement commencer à se demander ce que j’étais bien en train de faire.

Cet espèce de rituel que je m’étais inconsciemment fixé à chaque fois que nous venions rendre visite à ma famille en Italie restait un peu un secret entre ma ville et  moi: personne n’en était au courant, même pas ces gens qui involontairement en faisaient partie.

Ce n’était pas vraiment un secret pourtant, il n’y avait aucune raison à ce que il en soit ainsi, et pourtant je gardais très jalousement cet usage, je n’en avais parlé jamais à personne.

D’un coté je n’en voyais pas l’utilité, d’un autre coté je ne voyais pas l’intérêt que ça aurait pu avoir pour n’importe qui d’autre à part moi, et puis il ya avait une certaine forme de pudeur, une peur du ridicule, que les gens, y compris ceux qui m’aiment, et probablement surtout ceux-là, ne comprennent pas mon comportement, mes manies, et qui me jugent d’une manière qui ne m’aurait pas plu.

Je suis depuis toujours un idéaliste, un rêveur.

Quand je suis en difficulté je m’accroche toujours à mes convictions, à mes idées, mes fixations, parfois assez normales, voir banales, mais souvent un peu farfelues, ou en tout cas très personnelles, ce qui me fait dire que les gens auraient du mal à en comprendre la logique ou le sens, ce qui les amènerait forcément à s’y méprendre.

Je me devais tout de même de rentrer vite car probablement toute la famille était en train de m’attendre pour pouvoir déjeuner tous ensemble.

Avant de reprendre le chemin de chez ma mère je fis encore un petit détour pour passer dans la boutique de « Mattonella », la célèbre pâtisserie qui produit depuis plus d’un siècle et demi les « Cantuccini », des biscuits à la pâte d’amande et avec des amandes entières, dont je raffolais probablement depuis qu’il m’était donné de pouvoir apprécier la saveur des choses et que ma femme avait appris à aimer aussi très rapidement dès la première fois qu’elle avait eu l’occasion d’y goûter.

Cela m’aiderait sans doute à me faire pardonner pour mon retard si besoin…

Je me souviens toujours quand adolescent, après la messe, ma mère me donnait de l’argent pour aller acheter les « cantuccini » comme dessert pour le déjeuner du dimanche.

Aller acheter ses « biscottis » le dimanche matin est une fête et une tradition encore aujourd’hui pour tous les membres de la moyenne et haute bourgeoisie de la ville qui se tassent par dizaines le dimanche matin après les messes des églises voisines dans ce petit commerce qui est toujours au même endroit et qui n’a pas changé de décor d’un iota depuis son ouverture dans la première moitié du XIX siècle.

Pour les habitants de la ville l’achat de ces petits gâteaux secs pour le dessert du dimanche est un rite immanquable et immuable qui dure depuis toujours.

C’est aussi un événement social, on s’y retrouve ou on s’y donne rendez-vous juste pour se saluer ou échanger quelques mots avant de rentrer déjeuner avec les siens.

C’est une véritable institution et également  une raison de fierté: les Cantuccini sont connus et appréciés partout en Italie comme étant les « Biscotti di Prato ».

Les vieux aiment les manger en les accompagnant avec du Vin Santo, un vin sucré dans lequel on trempe les biscuits avant de les déguster : de nos jours cette façon de les consommer s’est un peu perdue, mais elle revient souvent en force à l’occasion des fêtes, notamment pour Noël ou pour la fin d’année.

Je n’ai jamais été très traditionaliste, bien au contraire, on m’a souvent décrit comme quelqu’un un peu hors des sentiers battus, imaginatif et original, parfois même un peu excentrique, mais celle-ci était une des rares traditions auxquelles je m’étais toujours plié avec plaisir et de bon gré.

Les déjeuners du dimanche dans ma famille ont toujours été un moment privilégié et particulier de la semaine : dès mon enfance j’ai des souvenirs de toute la famille « endimanchée », y compris mes grands parents qui habitaient l’appartement d’en face sur le même palier que le nôtre.

Ma grand-mère faisait des grands repas pour toute la famille – ma mère n’a jamais été une grande cuisinière – composés de différents plats, les plus souvent assez élaborés : des crostini toscani au foie de volaille, des lasagnes ou des tortellonis, du rôti de porc, des pommes au four, des petits pois, et puis évidemment du vin, du fromage, des fruits…et le fin du fin pour terminer : les Biscotti, évidemment !

Après le divorce de mes parents, et surtout une fois que ma sœur et moi avons eu une vie de famille à nous, cette tradition s’était un peu perdue et ma grand-mère en était assez triste d’ailleurs : c’est pourquoi, dès que l’occasion se présentait, à chaque fois que j’étais de passage en Italie pour mon travail ou pour rendre visite aux miens, elle ne perdait pas l’occasion de me préparer mes plats préférés et mettait sa plus belle robe pour le repas dominical.

Elle faisait revivre un peu à sa façon ces beaux moments qui ont marqué mon enfance et qui étaient pour elle aussi des moments de partage et de grande joie.

A sa mort cette tradition a perdu toute sa splendeur et sa grandeur, mais le repas du dimanche est resté malgré tout un moment à part dans le déroulement de nos vies.

Ma mère s’était ensuite mise, un peu malgré elle, à faire la cuisine, et elle s’était découverte, à son propre étonnement, un don pour préparer des plats parfois assez compliqués et élaborés, ce qui l’avait encouragée dans son élan et avait fait naître en elle un vrai passion.

Enfin les préparations de ma grand-mère retrouvaient un peu de leur splendeur d’antan grâce à maman : dommage qu’elle ne se soit découverte cette vocation seulement sur le tard…

Comme pour toute bonne mère italienne, la visite du fils ainé, surtout si accompagné par sa femme et sa progéniture, était toujours une grande fête pour elle et elle œuvrait à nous faire plaisir dès le matin tôt, voir de la veille au soir parfois, afin de nous préparer des repas gargantuesques que nous étions, bien évidemment, ardemment invités à honorer comme il se devait, sous peine autrement de l’entendre se plaindre du fait que nous n’aimions pas, qu’elle ne faisait pas bien la cuisine, ou encore qu’elle nous trouvait un peu palots, maigrichons…une vraie maman italienne, quoi !

J’arrivai à l’appartement un peu tard en rapport à l’horaire habituel de nos repas de famille – cela aussi faisait partie du cérémonial.

L’eau des pâtes était déjà en train de frémir dans la casserole et un parfum délicieux de foie de volaille annonçait que les crostini étaient déjà servis à table et prêts à être dévorés.

Les enfants avaient déjà mangé et étaient en train de prendre leur dessert dans la cuisine, alors que ma femme s’affairait à finir de mettre le couvert et d’apporter les derniers « mis en bouche » préparés avec soin par ma sœur qui, contrairement à ma mère, avait un vrai don pour la cuisine et elle adorait préparer des petites entrées originales et délicieuses.

Mon beau frère cherchait de convaincre son plus jeune fils à finir son repas avec beaucoup de mal.

Un petit bonhomme haut comme trois pommes qu’à peine 5 ans menait toute sa famille à la baguette et faisait marcher ses parents selon ses désirs et, surtout, ses caprices.

Cette attitude m’agaçait toujours un peu : un enfant doit savoir rester à sa place mais c’est aussi le rôle des parents de lui donner des repères, de le guider, le canaliser, et, s’il le faut le reprendre et le punir quand nécessaire.

On aurait dit que ma sœur et son mari étaient subjugués par leur fils et qu’ils avaient peur qu’en le contrariant il ne les aimerait plus : quelle foutaise ! Mais bon, aimer ses enfants, et aimer tout court d’ailleurs n ‘est jamais chose aisée, alors j’étais assez condescendant envers eux  et j’éprouvais plus de la tendresse qu’autre chose…et puis ce n’était pas le jour pour tout foutre en l’air à cause de ce qui pouvait se résumer juste à une différence de points de vue sur la façon d’élever ses rejetons, j’étais là pour profiter de ma famille, pas pour la critiquer.

Ce n’est jamais facile d’être objectif avec les gens qu’on aime : on voudrait qu’ils soient parfaits, qu’il n’y ait pas la moindre fausse note, rien qui cloche. Inconsciemment, on est forcement plus sévères, moins tolérants,  on ne pardonne pas la moindre faute, alors qu’on le ferait certainement plus facilement avec quelqu’un d’autre, un étranger, une personne avec nous ne nous sentons pas autant impliqués d’un point de vue émotif.

J’adore ma sœur, et j’aime ses enfants et son mari, mais quelque part j’en suis aussi jaloux : ils m’ont volés ma petite sœur, même si c’est moi qui suis parti le premier de la maison…

Malgré cela,  nous avons toujours eu un rapport très étroit entre nous, surtout après le divorce de nos parents.

Elle était ma confidente, j’étais l’épaule sur laquelle venir pleurer parfois pour ses peines de cœur, elle était ma conscience, j’étais celui qu’elle appelait en premier quand, à peine séparée de son ex avec qui elle avait passé 7 ans, elle frissonnait pour un autre garçon qui travaillait dans la même entreprise qu’elle et qui finira ensuite par la séduire à jamais en devenant son mari…

Nous passâmes à table et le plat fumant et parfumé des spaghettis aux palourdes, mon plat préféré, venait trôner juste devant moi comme s’il m’implorait de les manger.

Ce ne fut pas très difficile de me convaincre et après quelques crostino avalé très vite et avec gourmandise, je m’attelais à en faire autant avec un énorme plat de pâtes quand mon portable se mit à sonner.

Je vus le numéro de mon père s’afficher et décidais de répondre.

Il avait appris par ma sœur ma venue en ville, il me sermonnait de ne pas l’avoir prévenu moi-même et me demandait quand nous aurions pu nous voir car il voulait passer quelque moment avec mes enfants qui étaient aussi, accessoirement, ses petits enfants.

Ma relation avec mon père avait toujours été très complexe et douloureuse.

Il était pour moi, depuis toujours, une sorte de mythe, à plusieurs niveaux : pour les femmes qu’il avait eu, pour l’argent qu’il avait fait, et qu’il avait fichu en l’air avec elles, pour la force incroyable qu’il avait en ses convictions, parfois envers et contre tout.

Dès ma plus tendre enfance, il avait toujours occupé une place très particulière et aussi très importante dans mon cœur.

C’était mon père et mon Dieu, mon idole absolu, aucun autre homme n’avait grâce à mes yeux car lui, du haut de sa grandeur, il rayonnait de sa splendeur tout autour et rien ni personne pouvaient espérer un jour lui arriver à la cheville…

Je suis conscient que cela était très exagéré mais c’était ainsi.

Il n’y avait pas une explication logique, ce n’était pas maitrisable, en encore moins rationnel, mais c’était plus fort que moi : mon père était LE père que tous les enfants du monde auraient dû et probablement auraient rêvé d’avoir, mais pas de chance pour eux, c’était le mien et j’en étais très content.

Ma chute du piédestal sur lequel je l’avais posé fut tout en plus éclatante et douloureuse et encore de nos jours j’ai du mal à bien des égards à m’en remettre plus de trente ans après.

Il était issu d’une famille modeste et n’avait pas fait beaucoup d’études.

Abandonné par son père qui avait quitté ma grand-mère pour s’expatrier en Amérique Latine et se refaire une autre vie dans laquelle son passé – et, en conséquence, ses enfants – n’avaient pas eu de place, avec une mère trop belle et trop jeune pour pouvoir se consacrer à élever ceux qu’elle avait mis au monde, il s’était retrouvé à faire le tour d’Italie des familles d’accueil et il était devenu champion du monde des fugues des pensionnats les plus durs et restrictifs.

Il avait appris à la dure les lois de la vie et il en avait payé un prix qui lui-même n’avait pu imaginer même pas de loin.

La vie n’avait pas été tendre avec lui, et quand il avait imaginé finalement trouver une stabilité, une sérénité qui lui avaient cruellement manquées pendant son enfance et son adolescence, elle lui présentait encore une fois la note, plus salée que jamais.

Il avait des origines modestes et pas de culture, mais il possédait un don certain pour le commerce et les affaires.

Il avait fait fortune dans le négoce de tissus, assez banale ici, Prato étant considéré comme une de villes les plus importantes en Europe pour le textile, mais lui il avait quelque chose de différent, quelque chose de plus, une intuition particulière, qui frôlait presque le génie.

Tout ça lui venait peut-être des difficultés matérielles et psychologiques qu’il avait toujours connu,  depuis sa plus tendre enfance, depuis toujours au fait si on y pense bien…

Je ne sais pas grand-chose sur les vraies causes qui ont fait de lui un écorché vif, un homme fort pour cacher ses faiblesses, ses plaies. Il a toujours été très mystérieux sur son passé à vrai dire, sur ses blessures, sur tout ce qui probablement l’avait fait souffrir et qu’il avait toujours voulu, plus ou moins consciemment, oublier, effacer.

Cela l’a toujours miné et lui a probablement empêché de vivre normalement et sereinement.

L’argent qu’il avait gagné grâce à son intuition, à son bagout, avait fini par lui monter à la tête : il était admiré et adulé par les hommes, aimé et chéri par les femmes. Trop de femmes.

Une passion, une pulsion pour lui, plus forte que lui. Il n’a jamais su résister aux charmes de la gent féminine, et les femmes avaient du mal à lui refuser leurs faveurs, et bizarrement, ce succès, au lieu d’être un avantage, a fini par le desservir.

Je me souviens encore très bien absolument toutes les nuits, pendant lesquelles j’entendais mes parents discuter ou se disputer dans leur chambre de mon lit car ils laissaient la porte de leur chambre entrouverte.

Je me souviens de toutes les fois où, en secret, j’ai pleuré dans mon lit sans rien leur dire, sans ne rien dire à personne.

Cette blessure, couplée avec un sens de culpabilité pour ne rien avoir su faire pour les empêcher de se séparer me poursuivait et m’a hanté depuis toujours.

C’est pourquoi j’avais depuis eu un rapport différent avec mes parents.

Parfois avec ma mère, quand je devais la consoler du chagrin qu’elle subissait à cause de tout cela, j’avais l’impression d’être moi le parent et elle mon enfant.

Avec mon père la relation étant plus simple et plus complexe à la fois : il était tout simplement redevenu à mes yeux un humain, il était tombé de son piédestal et je le traitais d’égal à égal, d’homme à homme.

Je ne dis pas que cela ait été facile, mais grâce aussi à des années d’analyse j’avais fini par y arriver, par me faire une raison et accepter à mon grand dépit une situation qui m’avait toujours causé du chagrin et de la douleur et qui avait de toute façon laissé une cicatrice indélébile sur mon cœur.

Pour tout cela et pour bien encore des raisons, j’avais fini au bout d’un moment de ne plus entendre ce qu’il avait à me dire et à lui dire toujours oui en espérant qu’il me foute vite la paix.

Je n’avais tout simplement pas envie de l’entendre me sermonner pour des raisons sommes toutes futiles au vu de tout ce qu’il m’avait fait endurer dans ma vie.

Absorbé par mes pensées, j’étais parti un peu ailleurs.

Les enfants riaient à table avec les cousins en faisant les pitres, mais leur rire était tellement sincère et contagieux que je n’avais pas le cœur de leur dire d’arrêter et de mieux se tenir à table.

C’était au contraire un vrai plaisir de les voir ainsi.

Ma femme et ma mère, incroyable mais vrai, discutaient ensemble sereinement et mon beau frère était en train de retirer les assiettes sales de la table et d’apporter les petites assiettes à gâteaux pour servir le dessert pendant que ma sœur riait elle aussi aux blagues farfelues de nos fils.

Autour de moi tout était paisible, calme, gai.

Je finis par me détendre et ne plus penser à toutes les complications de ma relation avec mon père.

J’étais juste bien et le reste ne comptait plus tellement.

J’étais entouré par les gens qui comptaient le plus au monde pour moi, nous étions pour une fois tous ensemble, chose qui n’arrivait pas très souvent vu la distance qui nous séparait : tous ensemble, autour d’une belle et riche table, en mangeant des bons plats et en passant tout simplement un bon moment familial.

Je regardais les uns et les autres et j’étais satisfait de voir que tout le monde autour de moi semblait partager cette sensation d’apaisement et de bonheur dont je me sentais envahi.

C’était peut-être juste une illusion, juste parce que j’aurais voulu au fond de moi-même qu’il en soit ainsi, mais ça me faisait du bien de me dire que c’était vrai.

Ma sœur détourna un instant son regard des enfants et se tourna vers moi.

Je savais qu’elle percevait ce que je ressentais très précisément.

Nous regards se croisèrent un court instant et nous esquissâmes tous les deux un léger sourire.

Nous n’eûmes aucun besoin de parler, nous savions très bien ce à quoi l’autre pensait à cet instant précis.

Cela me rendit encore plus heureux : constater que malgré le fait que nous vivions à des centaines, des milliers de kilomètres de distance l’un de l’autre, et en dépit du fait que chacun avait entrepris sa vie d’adulte loin du cocoon familial depuis déjà longtemps en fondant à notre tour nos propres familles, nous ayons gardé une telle complicité et une telle connivence, fut pour moi une raison de satisfaction supplémentaire.

Laura avait toujours compté beaucoup dans ma vie : tout en étant loin l’un de l’autre je la portais toujours en mon cœur et ce petit moment privé et privilégié que nous avions furtivement partagé, ce regard que nous venions d’échanger, fut une confirmation que pour elle aussi il en était ainsi.

Je vivais parfois des situations pas très simples, mais sommes toutes je pouvais dire que je menais une belle vie.

En tout cas une vie qui me convenait et qui me plaisait beaucoup.

Les déjeuners familiaux sont des moments de retrouvailles auxquels je ne renoncerais pour rien au monde, surtout depuis que j’habite loin de ma famille d’origine.

Le seul problème de ces fêtes, de ces moments si merveilleux que nous tous partageons entourés de nos proches ont souvent une fâcheuse tendance à s’éterniser.

Dire que les italiens sont bavards peut paraître d’une banalité évidente, mais des italiens à table, rien n’est comparable : quand cela en plus s’applique à ma famille, on sait qu’on risque de finir à chaque fois dans le livre des records.

En Italie il existe un proverbe qui dit qu’à table on ne vieillit pas : à voir les heures qu’on passe à refaire le monde à chaque repas familial, on dirait que chez nous cela est un véritable crédo plus qu’un simple proverbe !!!

C’est un coté que ma femme a d’ailleurs un peu de mal à cerner et à intégrer : pour elle quand un repas, soit-il un repas de fêtes, dépasse le 2 heures, ce n’est plus un repas, c’est un marathon, et étant donné qu’elle n’aime pas courir…

Elle s’y plie malgré tout de temps en temps car elle a compris que sur cela de toute façon elle n’aura jamais gagne cause.

Ça la fait sourire qu’on puisse passer autant de temps à table et qu’en plus on puisse le faire avec plaisir : souvent elle se moque gentiment de moi, de ma famille et des italiens en général à ce sujet, mais je la soupçonne tout de même qu’elle aussi, à force, commence à y prendre un certain plaisir.

Le problème, pour ainsi dire, est du reste vrai aussi à l’envers : pour ma part je ne comprends pas qu’elle ne prenne pas autant de plaisir que moi à passer des heures autour de la tables avec des êtres chers à discuter, boire des cafés, manger des biscuits, et papoter encore…

A force de discuter et de boire des cafés, il était tout de même 4 heures de l’après-midi et nous n’avions pas encore décollé de table.

Les enfants regardaient la télévision dans le salon à coté et nous étions à moitié assommés par le repas et par le vin.

Ma chérie commençait à manifester des sérieux signes d’impatience et d’énervement.

Avec un prétexte je me levais de table et cela cassa un peu le rythme de la conversation et décida enfin tout le monde à en faire autant.

Les habitudes et les usages du quotidien des gens qui vivent dans une petite ville de la province italienne, leur rythme lent et paresseux, sont des arcanes difficiles à comprendre et à intégrer pour un parisien.

Ils les sont aussi, et peut-être encore plus, pour moi, qui malgré le fait d’avoir baigné là-dedans depuis ma naissance, j’ai depuis longtemps quitté ensuite ce petit monde paisible pour plonger dans le stress et la frénésie d’une grande métropole.

En débarquant à Paris j’avais eu l’impression d’être arrivé dans un asile de fous, les gens couraient dans tous les sens et ne se regardaient même pas, dans le métro ils avaient tous des mines de déterrés et si pour une raison mystérieuse il arrivait que quelqu’un arrive à esquisser un sourire dans une telle ambiance,  il était regardé en travers et c’était limite si on appelait pas le Samu  pour le faire interner dans un hôpital psychiatrique.

Même pour voir ses amis, ses collègues de travail, il faut fixer rendez-vous 3 semaines à l’avance, pour prendre un simple café avec une connaissance c’est déjà bien si on ne doit pas faire une demande écrite par lettre recommandée…ça paraît excessif mais c’est ainsi, la grande ville a ses cadences et ses règles qui s’imposent à vous et régissent votre rythme de vie sans que vous en ayez trop le choix, ni conscience.

C’est assez dur et difficile de s’y faire pour des gens comme moi n’ayant pas grandi dans un tel univers, mais avec le temps et une bonne dose de capacités d’adaptation, on y arrive.

La difficulté est de revenir en arrière.

Quand enfin vous avez pris l’habitude à courir tout le temps, à déjeuner sur le pouce en discutant au téléphone pendant que vous lisez vos mails et qu’un motard vous insulte parce que vous n’avez pas fait attention à traverser et qu’il a dû piler pour éviter de vous rentrer dedans même si vous étiez en train de traverser sur le passage piéton, quand vous avez enfin intégrer ce mode de vie hallucinant et maladif, il est difficile de revenir en arrière car au bout d’un moment, vous ne vous comportez pas seulement comme ça, vous ÊTES comme ça !

Il est donc de toute évidence nettement plus difficile de revenir en arrière : vous commencez à montrez des signes d’impatience pour la moindre chose qui ne se passe pas à la vitesse de la lumière et vous intégrez une tendance très parisienne à la compatissance, quand ce n’est pas carrément du mépris, envers tous ceux qui ne vive pas à un rythme effréné comme vous mais qui, au contraire, sont adeptes d’une lenteur plus salutaire et humaine.

Tenant compte de tous ces aspects, il n’est point difficile d’imaginer que si pour un français venant de la province c’est difficile, pour un étranger, italien de surcroit (et encore on ne parle pas des suisses…) c’est quelque chose qui est carrément d’un autre monde.

On arrive à s’y faire malgré tout je disais, mais de là à dire qu’on s’y habitue, qu’on intègre ou qu’on comprend ce mode de vie, le chemin est encore long.

Ma femme, tout en étant française, n’était pas à mes yeux tout à fait dans ce moule.

Néanmoins la lenteur de la vie dans ma ville natale lui apparaissait très lente (et à moi aussi de temps en temps) d’un manière quasiment alarmante, ce qui pouvait justifier que parfois de son coté cela la dépasse carrément, avec une tendance à l’agacement.

Elle avait un caractère parfois difficile, et étant issue d’une famille bourgeoise elle avait certainement un niveau de culture et aussi intellectuel supérieur à celui des gens ayant des origines plus modestes comme cela pouvait être le cas de ma famille.

Cela donnait l’impression d’une certaine hautaine et superbe qui n’étaient pas du tout des signes distinctifs de sa personnalité, mais, étant donné aussi sa timidité et sa réserve, on pouvait parfois mal interpréter ses réactions sans qu’il n’y ait pas vraiment des raisons réelles.

Depuis la nuit des temps belle-mère et bru n’ont jamais fait bon ménage : elles ne faisaient donc que confirmer la règle. Dans leur cas en plus il y avait aussi la barrière de langue qui n’arrangeait pas les choses…

Il y a des jours où on voudrait ne pas être obligés de se lever de son lit le matin.

Pas par paresse, plutôt par peur, par crainte.

Dans mon cas la crainte était de voir comment ça allait se passer entre elles.

Elles s’aimaient, elles se respectaient, mais elles ne s’appréciaient pas tellement.

Une parisienne donc un peu hautaine et méprisante et une femme simple et modeste d’une petite ville d’Italie qui étaient obligés de se côtoyer du fait d’aimer le même homme, mari pour l’une et fils pour l’autre. Un cocktail étonnant et détonnant pas toujours simple à amalgamer convenablement.

Pour ma part je comprenais ma femme car j’étais devenu un peu comme cela, mais je ne pouvais pas prendre position contre ma mère et le reste de ma famille, ça aurait été comme renier mes origines, ma famille et plein d’autres choses qui m’ont formés et qui ont fait que je suis celui qu’elles aiment aujourd’hui. Cela ma femme le savait et même si ce n’était pas toujours facile à comprendre pour elle car c’était une façon de voir les choses de la vie à des millions d’années lumières de la sienne, elle faisait semblant de rien, essentiellement pour ne pas me faire de la peine.

Ce sont des situations dans lesquelles je ne voudrais jamais me retrouver, quand il s’agit de discuter au sujet de gens que j’aime je ne suis jamais très à l’aise, ni objectif et cela finit forcement par mécontenter une des deux parties qui me reprochera de ne pas avoir pris position de son coté…

Parfois je voudrais ne jamais avoir quitté cette ville, petite et étriquée pour bien des choses, mais en même temps si génuine et vraie : au même moment je me dis que j’ai de la chance d’avoir pu m’intégrer dans une ville si dure et difficile comme Paris qui souvent cannibalise ceux qui ont l’ardeur de vouloir se confronter à elle.

Quoi qu’il en soit la vie en a décidé autrement et il est trop tard maintenant pour se retourner en arrière et regarder le passé que rien ni personne pourront changer.

Mon beau-frère était un garçon assez spécial, j’avais parfois du mal à le comprendre et à m’entendre avec lui mais ce n’était rien de personnel, seulement voilà, nous avions des idées très différentes sur beaucoup de chose.

Sur une chose nous avions des positions assez proches : l’éducation de nos enfants.

Ainsi, quand il proposa de se rendre au parc de l’ancien hippodrome je ni vis rien à dire.

On a toujours appelé ce jardin ainsi, mais personnellement je n’y ai jamais vu une piste de course digne de ce nom et, mis à part des anciennes étables qui accueillent quelques chevaux qui n’ont aucune prétention agonistique, même les bêtes y sont rares.

On aurait pu l’appeler le « parc des nageurs », au vu de la magnifique piscine en plein air qui se trouve près d’une des entrées du jardin, mais faire référence à un hippodrome me semblait gonflé et excessif.

C’est un lieu dans lequel j’ai vraiment beaucoup de souvenirs.

Quand j’étais petit, au printemps ou en été, en sortant de l’école ma mère nous amenait, ma sœur et moi, dans ce jardin où nous retrouvions nous amis et où avaient lieu des matchs de foot mythiques dans lesquels nous étions à tour de rôle et selon l’imagination de chacun Rivera, Pelé, Rivelino…

Je pensais à ces moments passés, si lointains et pourtant si présents dans mon esprit et dans ma mémoire, et me laissait docilement envahir par une douce mélancolie, triste et quelque part rassurante à la fois.

Je revoyais ma vie défiler devant moi, je revoyais Giovanni, Fabio, Marco, Massimo et les autres, courant comme des forcenés derrière un ballon avec une fougue et un joie de vivre qui auraient mis de bonne humeur un croque-mort dans l’exercice de ses fonctions !

Nous étions encore là, trempés de sueur et sales comme des cochons, se moquant les uns des autres à tour de rôle, en se charriant sur les résultats des équipes dont nous étions supporters, en inventant des excuses avec nos mères pour ne pas partir et rentrer à la maison, de tout essayer pour reculer ce moment où nous aurions dû de toute façon capituler et quitter notre terrain de jeu, notre champs de batailles infinies, notre cocoon imaginaire dont nous n’aurions jamais voulu sortir.

Aujourd’hui nos femmes avaient pris la place de nos mères et c’étaient nos fils qui répétaient les mêmes gestes, qui poussaient les mêmes cris, qui se moquaient les uns des autres avec autant d’espièglerie, et qui avec autant d’imagination que leurs pères, cherchaient des excuses pour ne pas interrompre la magie du moment, comme un rite qui, immuable, se transmets et se répète exactement pareil à chaque fois d’une génération à l’autre… 

Il y avait dans mes considérations un mélange de fierté et de nostalgie, une envie d’y être encore, d’arrêter le temps et revenir en arrière pour revivre ces moments si forts qui étaient restés gravés dans ma mémoire et que maintenant refaisaient surface.

Fierté aussi du fait d’avoir effectué une transmission, d’une véritable passation, comme d’un devoir accompli, d’une initiation à des moments de camaraderie et de joie qui avaient contribués à forger des vraies amitiés qu’encore aujourd’hui résistaient envers et contre tout et qui à mes yeux  étaient bien plus solides que n’importe quelle autre.

L’heure de fermeture du parc était arrivée, trop vite, comme souvent, et il fallait rentrer.

Les enfants faisaient des pieds et de mains pour gagner encore quelques minutes de jeu et cette attitude me rappelait encore une fois mon enfance : nous avions les mêmes réactions, les mêmes envies.

Je n’acceptais jamais qu’on soit obligés de partir, de quitter les amis, de rentrer et de faire les devoirs, dîner, dents et dodo…et le lendemain on recommençait la même chose, à peu de choses près…

La vie est un cycle qui se répète à chaque génération.

Nos parents se sont fait beaucoup de soucis pour nous pour plein de choses.

Maintenant, nous nous faisons plein de soucis pour nos enfants.

Pourtant nous savions que nos parents exagéraient un peu et qu’ils auraient pu nous faire davantage confiance dans plein d’occasions, mais c’est plus fort que nous, nous ne pouvons pas nous en empêcher : c’est ainsi, c’est génétique, point et à la ligne.

La journée touchait à sa fin, le soleil couchant éclairait d’un rayon doré les douces pentes de la Retaia, la colline proche de Prato sur laquelle nous avions une vue directe de pratiquement n’importe où dans la ville.

Les habitants de la ville avaient tous une certaine affection pour cette colline, douce et rassurante comme les formes dodues et arrondies d’une maman italienne.

On ne pouvait pas expliquer cela de manière rationnelle mais on était tous quelque peu fiers d’elle, même si personne aurait pu vous expliquer vraiment pourquoi : elle n’était pas spécialement belle, bien au contraire, brute et dévastée par le feu et balayée par les vents qui soufflaient tout le temps sur son sommet, elle était plutôt disgracieuse.

Un paysage quelque peu spectral, inquiétant, épouvantable, qui n’avait rien de beau ou d’apaisant, comme souvent les collines de la campagne toscane, mais nous l’aimions. C’était notre sorcière bien aimée à nous tous d’une certaine manière.

Les gens d’ici ont toujours eu un rapport particulier avec leur terre : à la fois ils en ont presque honte, ils la décrient, la diminuent, et en même temps, quand un étranger ose dire haut ce que nous pensons tous au fond de nous même, ce dégoût se transforme et finalement nous découvrons, presque avec surprise, que nous l’aimons comme aucune autre au monde : nous en sommes fiers, nous l’adulons et la courtisons  presque comme une belle femme.

Ne cherchez pas une explication rationnelle : je le fais depuis ma naissance et j’en ai trouvée aucune.

Je pense que c’est juste une attitude mentale, une façon de penser : pour les gens la pelouse du jardin du voisin est toujours plus verte, mais personne ne peut le dire, sauf eux.

C’est ainsi à bien des égards : apparaître compte depuis toujours plus qu’être, en Italie en général et ici en particulier.

Certains hommes de ma génération, que j’ai croisé dans ma jeunesse, ou avec qui je fréquentais les mêmes écoles et les mêmes lieux,  aujourd’hui riches capitaines d’industrie, n’ont eu d’autre mérite que celui d’être bien nés.

Nombreux d’entre eux n’ont aucune culture, ni mérite particulier à leur fortune personnelle qui ont hérité de leurs parents ou grands-parents, leur seule occupation étant juste de l’administrer et, surtout, de la dilapider…

Je ne suis pas très tendre avec mes concitoyens, je le sais, mais je ne me suis jamais senti « dans le moule » chez moi.

J’ai toujours été un peu à part, limite solitaire, et ceux qui sont devenus et qui sont encore mes amis étaient souvent issus de familles moins fortunées que la mienne.

L’argent n’a jamais eu trop d’importance pour moi, j’ai toujours eu un rapport assez controversé voir conflictuel avec, ça n’a jamais été un fin en soi, plutôt un mal nécessaire…

Le soleil était désormais définitivement caché derrière les collines et la nuit commençait à tomber.

L’odeur des pâtes qui étaient en train de cuire dans la cuisine envahissait tout l’appartement et me faisait revenir en arrière dans le temps en évoquant dans mon esprit des moments heureux de mon enfance, des moments faits de plaisirs simples, comme justement celui d’attendre avec appétit et impatience un plat de pâtes…

Les enfants étaient en train de passer à table et criaient de joie à la vue de l’énorme soupière de spaghetti bolognese qui trônait au milieu de la table du salon.

Je tardais un peu avant de m’attabler avec les autres et au loin je regardais cette image d’un bonheur simple et familial.

Je soupirais profondément en regardant tout le monde s’affairer autour des derniers préparatifs pour le dîner.

Nous étions partis la veille au soir en train et je n’avais pas beaucoup dormit dans le train pendant la nuit, à la fois par l’excitation de rentrer ici après tout ce temps et revenir auprès de ma famille, et en même temps à cause des couchettes du train qui étaient vieilles et inconfortables.

La journée aussi avait été longue et intense, dense en événements et en émotions.

Pourtant je ne me sentais pas fatigué, bien au contraire : me retrouver enfin sur mes terres, revoir ma famille, être ici, où l’histoire de ma vie avait commencée, avec ma femme et mes fils, anesthésiait tous mes muscles et mon esprit et m’empêchait de sentir le moindre épuisement, soit-il physique que mental. J’étais juste bien, serein, rien de plus.

Ma vie retrouvait un sens, toutes les pièces du puzzle se remettaient toutes seules à leur place, comme par magie, et plus rien n’avait d’importance.

Une larme d’émotion et de bonheur coulait sur ma joue.

Cette journée, pourtant banale en soi, m’avait ouvert les yeux sur bien des choses.

Depuis trop longtemps je souffrais, en partie aussi de façon inconsciente, d’un tas de choix que j’avais dû faire dans ma vie et qui m’avaient semblé, au moment où j’avais dû trancher dans un sens ou dans un autre, comme des choses qui s’étaient imposées à moi sans que je ne puisse pas vraiment avoir le choix de faire autrement.

Enfin je prenais conscience que j’avais été acteur, voir carrément moteur dans certains cas, de ces mêmes choix.

C’était une sensation enivrante, euphorisante, me dire que j’avais eu le choix et ma vie ne s’était pas imposée à moi mais elle s’était au contraire pliée à mon vouloir et façonnée selon mes envies et mes souhaits me mettait dans une situation de bonne humeur presque excessive.

C’était moi qui menait les danses, moi avec les gens que j’aimais et qui partageaient mon quotidien, comme ma femme et mes fils, ou qui faisaient de toute façon partie de mon monde.

J’en prenais conscience d’une manière aussi forte et totale pour la première de ma vie.

C’était simplement génial ! Tout d’un coup j’avais envie de sortir sur le balcon et crier au monde entier que j’étais heureux, vraiment, totalement heureux.

Le fait d’éprouver une telle quantité de sensations si fortes et si intenses en même temps me donnait la force d’un troupeau de lions, je sentais que désormais je pouvais affronter tout et me confronter avec n’importe qui, plus rien ne me faisait peur.

Ne me voyant pas arriver les autres avaient commencé à manger.

Le cadre était complet, il ne manquait plus que moi autour de la table.

Je venais de passer une journée comme tant d’autres, mais je savais qu’elle resterait gravée dans ma mémoire comme aucune autre.

Finalement il n’y a rien de plus simple que le bonheur, le vrai.

Je venais juste de le comprendre pour la toute première fois de mon existence.

En arrivant à table ma femme me regarda avec un grand sourire, ma mère me passa le plat pour que je puisse me servir et mon petit dernier était venu me faire un petit bisou.

Rien de plus banal, des moments simples, quotidiens.

J’étais dans mon élément.

J’étais entouré des gens qui m’aimaient et que j’aimais par-dessus tout le reste, sans conditions.

C’était tout, et c’était tellement bien.

Murs

Posted: 6 septembre 2010 in Poèmes

Murs,
Sans fenêtres qui ne laissent rien voir,
 Juste entendre un cri de désespoir

 Une protection ou un barrage,
Dont nous sommes les otages.

Un oubli ou une punition,
Aucune pitié, pas d’émotion.

Murs,
hauts comme des montagnes,
Que tout espoir éloignent.

Gris comme la suie, comme la poussière,
Où se lever le matin est la première des galères.

Une limite, une fin,
Un tas de gens sans lendemain.

Murs,
Qui aveuglent la lumière
Où la joie est une étrangère

Une vieille cité à l’abandon
Qui connaît la haine, pas le pardon

Qui bloquent tout et pour toujours
Qui écrase le monde aux alentours.

Murs,
Qui séparent et qui protègent
Blancs et froids comme la neige

Insensibles et indifférents
Qui séparent et éloignent les gens

Qui enterrent tous les rêves
Que toute illusion achèvent.